vendredi 17 février 2012

Je joue, donc je pense ! Les enjeux du jeu dans la construction de la pensée


Revenue d’outre-tombe ou presque (petit voyage que je dois à une sympathique grippette) je suis enfin en mesure, après un léger retard, de vous proposer mon compte rendu sur la réunion Pikler qui a eu lieu le 8 février 2012 à Lyon au Collège Gilbert Dru. Cette soirée ouverte à tous les professionnels de la petite enfance, ainsi qu’aux parents, avait pour thème : JE JOUE, DONC JE PENSE ! Les enjeux du jeu dans la construction de la pensée. 

Elle était animée par Jean Robert Appel, éducateur de jeunes enfants et formateur à l’association Pikler, et s’est déroulée en 2 temps. Tout d’abord, nous avons visionné une vidéo dans laquelle nous avons pu observer des enfants dans leur première année en activité libre, puis un débat a suivi durant lequel l’animateur a approfondi le sujet et nous a donné la parole.

Les lyonnais avaient répondu présents cette fois-ci contrairement à la précédente soirée spéciale « assistantes maternelles ». La salle, sans être pleine comme un œuf, comme ce fut parfois le cas pour d’autres réunions, était toutefois abondamment remplie par un public varié puisque lors des discussions, nous avons pu entendre aussi bien du personnel de crèches, que des assistantes maternelles ou des parents.  

Jean Robert Appel a commencé par se présenter. Je ne le connaissais pas. C’est la première fois que j’assistais à une de ses conférences et je ne regrette pas le déplacement. C’est un homme qui travaille sur Angers à mi-temps pour une association de 10 structures d’accueil dans laquelle il est coordinateur pédagogique, et à mi-temps pour la formation continue. Autant dire qu’il maîtrise son sujet. J’ai beaucoup aimé sa façon de mener les débats, sachant mixer à la fois la simplicité et le « jargon professionnel » afin que chacun trouve son bonheur dans ses propos.

Il nous a fait une brève présentation d’Emmi Pikler insistant sur le fait que l’on cite souvent, pour parler de son approche de l’éducation, de « Loczy » du nom de la rue où  était installée depuis 60 ans la pouponnière qu’elle a dirigée (elle a fermé au printemps dernier) en oubliant de parler de la pédiatre elle-même. Il a ainsi rappelé qu’au départ, elle a travaillé avec les parents et a résumé succinctement son travail en nous livrant les deux grandes idées fondamentales :

-         la liberté de mouvement ;
-      l’importance de la relation établie entre l’enfant et l’adulte qui s’en occupe, basée sur la qualité des soins.

Avant de passer au sujet du jour, il nous a rappelé que les recherches faites à Loczy, ont toujours été réalisées en s’adaptant à la vie des enfants et n’ont donc jamais été envahissantes et dérangeantes pour les bébés « étudiés ».

Le sujet du film d’une demi-heure que nous avons visionné, traitait de la question du jeu et de la construction de la pensée à travers le jeu. Par l’observation des bébés, il nous donne des pistes pour savoir quoi proposer aux enfants en prenant en compte cette dimension. Jean Robert Appel nous fait remarquer qu’on peut se demander si l’on doit écrire « jeu » ou « je » tellement les deux notions sont entrelacées.

Pour bien cerner le sujet, il est important de garder en mémoire que la naissance est toujours un bouleversement, un changement de monde. A la naissance un bébé est toujours « prématuré » du point de vue de l’espèce humaine. Il n’est pas terminé. Il est immature (contrairement au bébé singe par exemple). Il n’est pas humanisé (ne fait pas partie de la société), est dépendant de l’adulte et n’a pas conscience de lui-même. On peut citer Winnicott qui disait que « le bébé n’existe pas sans les bras qui le portent ». Pour se construire, il a besoin d’un environnement relationnel et a besoin d’être actif. C’est ce que nous avons pu observer dans la vidéo qui avait pour titre Jeu Action Penser, 1ère année de la vie. Nous avons pu voir des bébés installés au sol avec leurs jeux ( hochets très simples, tissus, bassines, seaux, petits coussins) dans une ambiance sereine, calme, chaque geste de l’enfant nous étant expliqué afin que nous puissions comprendre ce que celui-ci met en œuvre pendant son activité (mise en place de la sensibilité proprioceptive) et ce que cela pourra lui apporter pour l’avenir. Nous avons pu voir notamment dans le détail comment l’enfant apprend à connaître sa main et à s’en servir.  Plutôt que de nous donner une liste de jeux et jouets que l’on peut donner aux enfants, cette vidéo comme toutes celles proposées par l’association nous apprend l’importance de l’observation pour accompagner l’enfant dans son développement, tout en sachant garder une certaine distance pour conserver un lien d’émerveillement. Observer doit être un plaisir et il faut s’ôter de la tête que l’on ne fait rien quand on observe. On est en fait dans une relation avec l’enfant. L’enfant ne peut pas jouer seul mais cela ne veut pas dire qu’il faut jouer avec lui. On doit être présent autour du jeu de l’enfant. L’adulte est un étayage. Il est à noté une corrélation entre l’activité autonome du bébé et la qualité des soins qu’il reçoit. Nous pouvons d’ailleurs noter qu’un enfant très carencé ne joue pas.

La présence de l’adulte étant très importante, il faut en tenir compte dans l’aménagement de l’espace qui est fondamental pour préserver le jeu de l’enfant. Le bébé doit avoir un lien avec les adultes, il ne doit pas y avoir de meubles qui ferment trop son espace. On doit permettre à l’enfant d’aller au bout de son activité sans être dérangé. Il faut faire en sorte de favoriser son activité mais sans intervention. C’est la construction du schéma corporel de l’enfant qui est en jeu. Jean Robert Appel, pour nous faire comprendre cette notion, nous a donné l’exemple très parlant de l’apprentissage de la conduite : quand on apprend à conduire, il n’y a que l’expérience et la prise en main du volant qui va nous permettre d’intégrer la voiture à notre schéma corporel : le fait que quelqu’un d’autre le fasse à notre place n’a aucun intérêt et ne nous est d’aucune aide. Pour le bébé qui joue c’est la même chose. On doit ainsi éviter de lui mettre le hochet dans les mains, ou de lui rapprocher un jeu qui se trouverait hors de portée. Souvent on ne peut pas s’empêcher car on y met nos propres représentations comme la peur de l’échec par exemple. Or, un enfant ne se met pas en échec lorsque cela vient de lui. Il n’y a que si il répond à une demande de l’adulte que l’échec peut intervenir, car pour nous le résultat est plus important que le processus. Or Du point de vue de son développement, le plus important c’est le processus qui importe plus que le résultat. D’autre part, on croit lui apporter de l’aide mais on lui enlève le plaisir de trouver la solution. Le résultat est bien sûr très important aussi puisqu’il viendra valider le processus mais les enjeux de son développement se jouent dans le processus. Il est donc parfois nécessaire de se freiner et l’observation peut nous aider à calmer nos angoisses. Il faut savoir le laisser vivre les difficultés en l’accompagnant.

Lors des explications qui ont suivi la vidéo, Jean Robert Appel nous a aussi permis d’aller plus loin dans l’observation en nous parlant des différentes formes d’attentions que l’on pouvait voir chez l’enfant en train de jouer. Cette attention peut revêtir 3 formes :

-         l’attention flottante
-         l’attention soutenue
-         l’attention concentrée

L’attention flottante est souvent celle dénigrée par les adultes. L’enfant papillonne. Il est disponible au monde. Dans l’attention soutenue, il s’arrête mais reste en lien avec le monde extérieur. Dans l’attention concentrée, il est corporellement, psychiquement, intellectuellement dans son activité du moment. Tout est mobilisé pour le jeu. Le monde extérieur n’existe plus. Les 3 formes sont importantes et un enfant qui va bien passe par ces 3 étapes.

On peut dire que l’enfant qui initie et va jusqu’au bout de son activité construit une bonne image de lui. L’estime de soi, c’est la conscience de soi donc la pensée de soi. Cela fait partie du processus d’individualisation qui va emmener l’enfant au « je ». Il faudra environ 3 ans pour qu’il puisse le faire. En jouant, l’enfant transforme ses capacités (ce que l’on a à la naissance) en compétences. Les enfants expérimentent, apprennent les structures, les notions, les formes…. En jouant, ils se construisent des représentations : ils travaillent les mathématiques ! L’expérience se fait par le corps avant de passer au psychique. Quand un enfant de 12 ans fait ses devoirs, il ne nous viendrait pas à l’idée de le déranger : de la même façon, nous ne devons pas déranger un bébé qui joue. Quand il joue, il met des choses au travail, il construit une pensée logique. Il apprend à apprendre. Intervenir dans le jeu, c’est intervenir dans le « je » de l’enfant.

Pour être complet, nous avons aussi parlé des jeux qui étaient à éviter ou dont on peut fort bien se passer. Dans la vidéo, nous avons principalement remarqué que, pour l’enfant, passer les objets d’une main à l’autre est un geste fondateur d’une importance capitale. Dans ces conditions, il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir qu’un jeu comme le portique par exemple ne sera d’aucune utilité pour l’enfant puisqu’il ne permet pas ce mouvement. De la même façon, on évitera aussi tout ce qui coince l’enfant (le transat est ainsi à éviter). Le but recherché sera l’autorégulation des émotions par la liberté de mouvement. On évitera les jeux trop compliqués. D’eux-mêmes, les bébés vont vers la complexité. Ce sont les jouets simples qui fournissent le passage à la complexité. « C’est l’enfant qui est intelligent, pas le jouet ».

Pour les personnes qui s’interrogeraient sur l’âge auquel on peut proposer ces séances de jeux libres aux bébés, Jean Robert Appel nous indiquera que l’on peut poser un tout-petit sur un tapis pour qu’il joue à partir du moment où il est capable de regarder et  de joindre ses mains.

Petite notes personnelles pour finir : parmi les sujets traités, certains ont bien entendu plus particulièrement attiré mon attention. Ainsi je me suis ainsi aperçue que j’avais encore des progrès à faire puisque bien que formée sur le principe, je suis encore embarrassée lorsque j’entends qu’il ne faut pas intervenir même lorsque l’enfant est en difficulté. L’animateur a bien insisté sur le fait qu’il fallait dans ce cas, accompagner l’enfant par la parole mais ne pas intervenir physiquement. C’est ce que je fais d’ailleurs, sauf lorsque j’estime que l’enfant n’est plus dans ce que l’on pourrait appeler la difficulté mais dans  l’angoisse. Pourtant à bien y réfléchir, je suis sûre que bien souvent, ce que j’appelle angoisse serait jugé comme une simple difficulté par quelqu’un de plus aguerri et sans doute que dans certains cas, je me précipite trop tôt.

Lors des discussions il a été aussi demandé, si nous devions verbaliser pour l’enfant, les gestes, les émotions, les actions qu’il effectue. En gros, devons-nous lui parler de son jeu pendant qu’il joue. Pour Jean Robert Appel, les échanges avec l’enfant seront plutôt à réserver au moment des soins. Ils ne sont pas nécessaires lors du temps du jeu.

Autre piste qui me servira sans doute dans mes pratiques à venir, Jean Robert Appel a dit quelques mots sur la période d’adaptation qui pour lui, devrait plutôt se passer en présence des parents, afin que chacun puisse prendre ses marques. Instinctivement, je le sentais aussi comme cela puisque chez moi, le premier jour, les parents restent à mon domicile pendant l’adaptation mais c’est vrai que je pourrai renouveler l’expérience les jours suivants. C’est effectivement à étudier.

Voila pour mon petit compte rendu personnel. Sachez que normalement, un compte-rendu plus officiel devrait être publié par l’association dans la revue « les métiers de la petite enfance ». Pour les lyonnais sachez aussi que l’association Pikler sera présente au SalonPrimevère à Eurexpo les 24 25 et 26 février 2012 avec notamment une conférence de Miriam Rasse, directrice de l’association Pikler Loczy-France. On nous annonce aussi une journée d’études très intéressante pour le 31 mars 2012 dont le thème sera  LOCZY : DE LA POUPONNIERE A LA CRECHE (L'expérience de la crèche de l'Institut Pikler de Budapest, filmée par Bernard Martino). Cette journée d’études se déroulera aussi au Collège Gilbert Dru en présence de Bernard Martino.







6 commentaires:

  1. Merci pour ce compte rendu ! Effectivement je trouve ça difficile de pas intervenir quand choupinette s’énerve d'être sur le ventre (généralement je viens vers elle et je l'accompagne pour qu'elle se retourne sur le dos)...

    La maman de petite crevette...

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  2. Bravo! super compte rendu! Je n'étais pas à la conférence mais pour bien connaître "Loczy" je trouve votre retour tout à fait juste et bien exprimé! C'est toute ma pratique d'éducatrice de jeunes enfants et c'est toujours bon de savoir que ces idées cheminent... Merci, je partage!

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  3. Super ce compte rendu merci pour le partage
    C'est également ma pratique d'EJE en crèche . j'ai cependant une question : "on sait que le bébé commence dans un premier temps par se tourner sur le ventre mais au début le retour au dos n'est pas évident et l'enfant se met à pleurer. Comme le dit la maman de la petite crevette, il est difficile de laisser l'enfant ainsi, il semble vraiment en difficultés à ce moment là. Si je comprends bien, il ne faut pas l'aider à se retourner?"
    J'ai également une remarque, ou plutôt un constat: il est vrai que l'observation passe encore beaucoup pour beaucoup de personnes (même des professionnels) pour ne rien faire et c'est bien dommage.
    Bravo pour votre blog que j'ai découvert grace à Infocrèche.

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  4. Merci à vous. Il est bien évident que je m'autorise à intervenir et notamment dans le cas que vous décrivez. En fait c'est simple : j'interviens quand je sens le bébé en stress ! Je crois avoir décrit la "procédure" dans un autre article (je ne sais plus où...) Quand le bébé n'arrive pas à se retourner sur le dos, je m'approche de lui, je le préviens que je vais le retourner, et tout en le laissant au sol je le fais rouler du côté de l'épaule dont il se sert lui même pour se retourner. C'est seulement quand il se retrouve sur le dos que je le prend dans mes bras si cette manipulation ne l'a pas calmé.

    C'est vrai que l'observation n'est pas considérée. Il faudrait offrir à chaque personne intervenant dans la petite enfance un simple stage d'observation. Apprendre à observer pour se rendre compte des réels compétences du bébé !

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  5. Bonjour, je suis dans le milieu de la petite enfance, mais au Québec!!! Je trouve votre blog et votre compte-rendu vraiment intéressants! Ce sont des pratiques peu connus ici, mais beaucoup gagnerait à les découvrir. Pour ma part, je crois que je fais plusieurs de ces interventions, sans en être consciente.
    merci pour votre partage et continuez!! Caroline

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  6. je te remercie Cathy, ton rapport est d'une limpidité. je suis un peu perdue avec tout ce qui se lit et c'est comme dans les régimes, il y a des contradictions, il faut faire des choix d'orientation. il faut que j'attende 1 semaine entière avant de pouvoir aborder la suite avec la formatrice. le temps de me retourner le cerveau de l'autre côté !!!! je t'envie d'avoir passé déjà tous ces stades. merci du partage.

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